Homo sapiens vient de prendre un sacré coup de vieux ! Par Olivia Recasens

L’Humanité est plus ancienne qu’on l’imaginait. Et pas qu’un peu, de 100 000 ans ! C’est en exhumant et en datant les restes de cinq individus, dont un adolescent et un enfant, qu’une équipe internationale, emmenée par  Jean-Jacques Hublin, paléanthropologue du Collège de France et professeur à l’Institut Max Planck d’Anthropologie évolutive, a fait cette formidable découverte publiée aujourd’hui dans Nature (1).

Depuis 2004, l’équipe de Jean-Jacques Hublin explore, main dans la main avec l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine du Maroc, le site de Jebel Iroud, situé à une centaine de kilomètres environ à l’ouest de Marrakech.  Un véritable « spot » de la paléo, puisqu’il a déjà livré de nombreux fossiles humains. Au total, 22 ossements, dont 2 cranes d’adultes et une mandibule exceptionnellement bien conservés, ont été extraits par l’équipe des entrailles de Jebel Iroud. Et ce n’est certainement pas fini…

 

Les silex retrouvés à Jebel Iroud ont livré l’âge des ossements humains

Connu pour ses nombreux travaux sur l’évolution des néandertaliens et sur les origines africaines des hommes modernes, Jean-Jacques Hublin n’est pas seulement un grand scientifique, il est aussi  chanceux. Les chercheurs qui ne disposaient d’aucune trace d’ADN pour sortir une datation, ont réussi à l’estimer… grâce au feu. Les hôtes des lieux en faisaient visiblement un usage aussi intensif que maladroit au point d’avoir incendié une partie du site. Soumis à la thermoluminescence, – l’étude de la radioactivité naturelle accumulée par les cristaux contenus dans certains matériaux chauffés-, les silex ont révélé l’âge des hommes : entre – 315 000 et – 286 000 ans. Vénérable !

Jean-Jacques Hublin, mardi 6 juin 2017, au Collège de France

Hier matin, en avant-première au Collège de France, devant quelques journalistes (pour le coup, eux aussi chanceux…) et un Yves Coppens, passablement ému, Hublin a donc pu annoncer : « Nous avons maintenant la preuve que des homos sapiens existaient en Afrique, il y a 300 000 ans ».  L’actuel titulaire de la chaire de paléanthropologie a d’ailleurs confié n’avoir jamais cru aux premières datations qui faisaient remonter les restes humains retrouvés à Jebel Iroud, à « seulement » 40 000 ans, ou les avaient étiquetés Néanderthaliens d’Afrique du Nord.  « Les fossiles que nous avions devant nous ne collaient pas avec ces interprétations. Il s’agit bien d’Homo sapiens, la lignée dont nous sommes issus. » Des hommes génétiquement modernes donc. « Nous partageons avec eux la même version de 87 gènes, dont une dizaine sont impliqués dans les connexions cérébrales. » Une « modernité » absente dans les autres lignées. « Si lémergence africaine de notre espèce se confirme, elle est bien plus vaste géographiquement que ce que nous pensions. C’est toute l’Afrique qui est concernée. Plus seulement l’Afrique subsaharienne, que certains avaient même qualifiée de « jardin d’Eden »… »

 

L’homme moderne de Jebel Iroud sous les yeux d’Yves Coppens

Un pas de plus dans la connaissance des premiers « Hommes ». Des ancêtres directs qui pratiquaient déjà la mondialisation ! « Il y a eu des contacts entre des groupes géographiquement très éloignés. » Ce qui expliquerait ces découvertes faites sur plusieurs sites africains aux antipodes les uns des autres, d’innovations spécifiquement humaines, telles que ces objets de parure en coquillages réalisés avec la même technique. Et, de quoi ternir un peu plus l’image d’Epinal d’une évolution linéaire et successive, avec cette grande parade du singe à quatre pattes jusqu’à l’homme se dressant sur ses deux pieds, qu’on a tous eue sous les yeux à l’école. En fait, l’évolution de l’espèce humaine ressemble plus à un buisson qu’à un peuplier.

La grande parade…

« Les Néandertalien par exemple ont divergé, mais ils ont continué à exister. Ils ont ainsi cohabité avec Homo Sapiens, sans lui marcher sur les pieds sinon cela se serait sans doute mal passé pour eux… » Il y a même eu, comme on le sait, hybridation. Certes limitée : « Nous avons en moyenne dans notre génome, à peine 2% de néandertalien. » tempère Jean-Jacques Hublin. D’où l’apparition d’ailleurs du mot « sous espèce » pour qualifier néandertalien. « C’est un terme hypocrite, s’agace le chercheur, même si « la notion d’« espèce » est battue en brèche. « Dès lors qu’il y a capacité à se reproduire ensemble, on est face à une même espèce. » Une remise en cause qu’il faudrait, rappelle-t-il justement, appliquer à tous les mammifères de taille moyenne. « Avec la banalisation du génotypage, on s’est rendu compte par exemple que l’ours blanc avait convolé avec l’ourse brune. Mais à chaque fois que cela s’est produit, c’est en raison de contraintes extérieures fortes comme des aléas climatiques qui mettaient ces deux espèces en présence de façon forcée et prolongée. Et puis si les paléologues décident de jeter le terme « espèce », par quoi le remplaceraient-ils ?

Une chose est sûre, cette découverte faite à Jebel Iroud bouleverse ce que nous savions sur les origines de l’Homme. En science, la remise en cause de ce que l’on tient pour certain, est souvent plus excitant que la confirmation. Nous voilà comblés !

(1) https://www.nature.com/nature/journal/v546/n7657/full/nature22336.html et https://www.nature.com/nature/journal/v546/n7657/full/nature22335.html

 

Olivia Recasens

Conseillère éditoriale pour tous les développements (éditions, magazines et numérique) du pôle Culture et Connaissance au sein du groupe Humensis

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