Antoine Peillon : ” Le boycott de l’élection présidentielle est un acte révolutionnaire “

 ” Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté “, écrivait le 28 septembre 1885, Elisée Reclus, le penseur de l’anarchisme de la fin du 19ème siècle.  ” Un prophète” selon les termes du journaliste Antoine Peillon. Pour l’auteur de ” Voter, c’est abdiquer ” (Don Quichotte, 2017), l’abstention est le seul moyen de briser le cycle infernal qui nous fait élire un exécutif pour le voir se mettre au service d’une oligarchie. Un “coup d’Etat permanent”, qui entraîne une souffrance sociale de plus en plus aigüe, une défiance quasi généralisée envers le politique et l’empoisonnement de notre Démocratie. Interview. 

 

Olivia Recasens : Sabotons la présidentielle du printemps 2017, comme les Démocrates américains boycottèrent avec un succès mémorable, le bus ségrégationnistes de Montgomery.” Un parallèle un peu osé non ? 

Antoine Peillon : Non, je ne pense pas que ce soit osé. Ou, alors, « osons ! ». Osons dire, effectivement, que l’abstention est, aujourd’hui plus que jamais, un acte – au sens action – de boycott bien plus que l’expression d’une négligence ou d’une paresse civique, voire d’un indifférence aux affaires publiques, comme certains continuent de le dire.

Osons dire aussi que l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel direct, telle que formatée par le général de Gaulle, en octobre 1962, a produit un « coup d’Etat permanent » – pour citer le François Mitterrand de 1964 – de l’exécutif, coup d’Etat qui ne cesse d’augmenter la puissance d’une oligarchie corruptrice et corrompue, anti-démocratique et de plus en plus sécuritaire, dont la mentalité n’a rien à envier à celles des barons de l’Ancien régime ou des premier et deuxième Empires napoléoniens.

Osons enfin considérer que cette modalité particulièrement monarchique de gouvernement qui découle de l’élection présidentielle « à la française » génère une souffrance sociale de plus en plus insupportable, au regard de la richesse inouïe et ostentatoire de quelques-uns, souffrance occultée, niée ou méprisée par celles et ceux qui ont encore tout à gagner à soumettre leurs concitoyens au soi-disant « devoir » de voter qui n’est qu’une manifestation de plus en plus indécente de la servitude volontaire.

Vous avez-vous-même porté à la connaissance du public, en tant que journaliste, les conséquences massivement et dramatiquement morbides du chômage et de la précarité, telles que révélées par de nombreuses études épidémiologiques qui sont malheureusement couvertes par un véritable tabou médiatique. Alors, oui, boycotter l’élection présidentielle est une réponse en acte à des enjeux humains, parfois même vitaux, du même ordre de gravité que la ségrégation raciale.

Vous écrivez que deux tiers des abstentionnistes sont des gens engagés politiquement. Deux mots plutôt contradictoires…

Non. Au contraire même. Depuis 2002, des études sociologiques et d’opinion très profondes, menées entre autres par Anne Muxel, directrice de recherche au CNRS (Cevipof), démontrent que les abstentionnistes sont proportionnellement plus engagés dans l’action civique que les autres citoyens. Ils expriment aussi de plus en plus leurs opinions et jugements, certes souvent très critiques, sur les affaires publiques, un nombre surprenant d’entre eux étant même militants, ou anciens militants surtout, au sein de partis politiques principalement situés « à gauche ».

Aujourd’hui, et c’est vraiment très actuel, un nombre considérable de personnes affirment que leur action civique, de plus en plus individuelle ou associative, plutôt que partisane, est un engagement politique au sens authentique du terme. Nous sommes sans doute arrivés à un moment de notre histoire où l’assimilation exclusive et réductrice de la vie démocratique au militantisme partisan et à la compétition électorale est devenue anachronique parce qu’elle n’est qu’un reste cristallisé, de plus en plus dur et dérisoire à la fois, de l’absolutisme et de la courtisanerie d’Ancien régime. « Faire l’histoire », aujourd’hui, c’est-à-dire être effectivement « engagé politiquement », passe de plus en plus par l’action locale et conviviale, humanitaire et écologique, sociale et culturelle. Je trouve que c’est une très bonne nouvelle.

Pourquoi cet appel au boycott des urnes ? Militer pour la reconnaissance du vote blanc est dépassé ?

Si notre objectif politique est bien un renversement du régime oligarchique qui s’est imposé en profitant du libéralisme démocratique de tous, comme l’avait d’ailleurs prévu Tocqueville, entre autres, le boycott résolu, massif et explicite du spectacle électoral, de ce qui n’est plus qu’une grimaçante mascarade, aura seul un effet moral et peut-être pratique de destitution. De ce point de vue, le boycott de l’élection présidentielle est révolutionnaire. A l’inverse, le vote blanc est, selon moi, la pire des expressions de servitude volontaire, qu’il soit « reconnu » ou pas. De fait, il est une validation aveugle, indéterminée, du système-même de la « représentation » forcément oligarchique, bientôt tyrannique. Il est un chèque en blanc donné à celles et ceux qui gouvernent sans servir, qui gouvernent pour se servir avec une indécence extraordinaire, pour faire allusion à l’idéal de « décence ordinaire » (common decency) d’Orwell qui me paraît être plus d’actualité que jamais. Il faut lire à ce sujet, Bruce Bégout (De la décence ordinaire. Court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell, Allia, 2008, nouvelle édition 2017).

Réinventer la politique, oui, mais comment ?

Il faut d’abord renoncer à cette idée de « réinvention », voire même d’invention de la politique. Une démocratie authentique ne peut être que libérale, au sens du laisser advenir la participation égalitaire de tout un chacun aux affaires communes. Je dis bien « communes », plutôt que « collectives », car le collectivisme a fait ses preuves historiquement dans le sens de la monstruosité, alors que le communalisme a presque toujours été favorable à la prospérité – je pense ici aux cités de la Renaissance italienne, entre autres – et à la démocratie : outre l’Athènes classique, nombre d’expériences y compris contemporaines pourraient le démontrer, mais cela constituerait un livre à soi seul.

En vérité, la politique est en train de se réinventer d’elle-même, par l’action multiforme et de plus en plus massive des citoyens au quotidien, de toutes ces femmes et de tous ces hommes, de tous âges et d’origines si variées, qui se retrouvent ensemble sur les mêmes chantiers de la vie à l’échelle humaine. Nous vivons, de ce point de vue, une véritable révolution anthropologique à la faveur de laquelle des êtres humains, sur toute la surface de la planète, communient et coopèrent avec les mêmes idéaux d’égalité, de liberté, de fraternité, mais aussi de paix et d’intégration à toute la nature.

L’esprit de la Commune ne serait donc pas tout à fait mort en France ?

L’esprit de la Commune me semble rejaillir partout où les gens se parlent sincèrement, respectueusement et positivement. Pas seulement dans les ZAD où sur les places publiques investies par Nuit debout. J’observe que cet état d’esprit libertaire revient au sein de nombreuses communautés militantes, syndicales ou associatives. Il me semble que la valorisation nouvelle des « communs » en philosophie politique, mais aussi dans les pratiques sociales et culturelles les plus innovantes en est un des signes les plus nets. En France, aujourd’hui, c’est d’ailleurs à l’échelle communale que les expériences démocratiques les plus heureuses ont été initiés depuis peu d’années et se développent irrésistiblement, hors du contrôle (ne parlons pas du soutien) de l’Etat centralisé.

Après votre livre ” Ces 600 milliards qui manquent à la France, enquête au coeur de l’évasion fiscale “, puis ” Corruption “, et enfin ” Résistance “, vous semblez être passé de la révélation journalistique à la révélation politique, vous voilà converti à l’anarchie ?

Pour dire les choses de façon métaphysique, puisque vous me parlez de « conversion », je dirai que je suis chaque jour plus certain que celles et ceux qui pensent que le règne, la puissance et la gloire leur reviennent autant si ce n’est plus qu’à Dieu seul construisent un royaume qui n’est que l’enfer dans lequel ils sombreront finalement. L’anarchie est, si l’on écoute la double racine même de ce mot si diffamé, le rejet de la lutte pour le pouvoir et donc pour la domination qui sont exactement sataniques. Elle promet un ordre qui tend vers l’harmonie, en opposition au pouvoir qui s’institue toujours par l’anomie – l’absence de loi -, la corruption et la violence, c’est-à-dire le chaos.

 

                                

Editions Don Quichotte, 2017                              Antoine Peillon, journaliste.

http://www.donquichotte-editions.com/donquichotte-editions/Argu.php?ID=143

 

Olivia Recasens

Conseillère éditoriale pour tous les développements (éditions, magazines et numérique) du pôle Culture et Connaissance au sein du groupe Humensis

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