On ne peut pas continuer à ce rythme d’enfer pour la planète Par Olivia Recasens

Le philosophe Dominique Bourg, qui enseigne à la Faculté des géosciences et de l’environnement, co-auteur de La Pensée écologique (1) sera ce mardi 17 octobre aux Bernardins, pour un débat autour de la question : ” l’écologie va-t-elle changer l’histoire? ” collegedesbernardins.fr  alors que s’ouvre le 6 novembre prochain la COP 23… 

 

En novembre 2015, il répondait à une interview pour Le Point sur le thème de l’écologie politique.

Olivia Recasens : Qui a inventé l’« écologie » ?

Dominique Bourg : Le terme « écologie » apparaît en 1866. Le biologiste allemand Ernst Haeckel la définit comme l’étude des relations des êtres vivants entre eux et avec leur milieu. Dès le début de la révolution industrielle, on dresse des constats sur la déforestation aux Etats-Unis et les effets de l’industrie chimique en Europe. Une pensée écologique émerge au sein d’une élite cultivée qui se nourrit de ces données d’abord empiriques, puis scientifiques. Elle repose sur deux certitudes : la technique n’a pas la solution pour surmonter les maux qu’elle a engendrés ; nous devons en finir avec l’anthropocentrisme, l’homme n’est pas en dehors de la nature. En 1854 est créé l’ancêtre de la Société nationale de protection de la nature, en 1861 est votée la loi sur les réserves artistiques en forêt de Fontainebleau…

 

L’écologie, est-ce une philosophie ou une idéologie ?

La pensée écologique est une philosophie. Il s’agit de repenser notre relation à la nature. Pour qu’apparaisse l’écologie politique, il faut attendre les années 60-70, après un siècle de constats sur la dégradation de l’environnement. Pointe alors l’idée d’un nécessaire changement d’organisation de la société. Face à l’école malthusienne anglo-saxonne, dont l’obsession est la surpopulation, l’écologie politique française prône une approche qualitative. Pour un Jacques Ellul, un Ivan Illich, un André Gorz ou un Bertrand de Jouvenel, la technique est un moyen qui s’est transformé en fin ; au-delà d’un certain seuil, le progrès technique ne contribue plus à notre bonheur et ruine la planète. Il ne s’agit pas, toutefois, de renoncer aux techniques – l’homme est faber, celui qui fabrique -, mais de ne pas en attendre plus qu’elles peuvent donner. Quand l’écologie politique perd contact avec la pensée écologique, ça donne certains de nos Verts d’aujourd’hui !

 

Quelles sont les grandes étapes de la prise de conscience écologique ?

Le choc, c’est le cliché d’Apollo 17, en 1972, qui offre une vision totale de la Terre. Soudain, notre planète apparaît toute petite dans un Univers hostile. Cette photo va sensibiliser l’humanité à sa fragilité et donc au problème de l’environnement. Le bouleversement climatique accède plus difficilement à nos sens. Deux degrés Celsius de plus sur la Terre, ça ne parle pas forcément. On s’inquiète surtout de la pollution, qui est l’aspect souvent visible des choses, mais le plus grave problème est l’emballement des grands cycles de la nature, ceux de l’azote, du carbone, du soufre, etc. L’autre choc, c’est le retournement des espérances attachées au nucléaire ; il a fini par apparaître comme un domaine sur lequel règne la plus totale opacité. On ne connaîtra jamais ni le nombre réel de victimes de Tchernobyl ni les coûts. L’Institut de recherche sur la sûreté nucléaire a évalué qu’un gros pépin coûterait à la France deux fois son PIB.

 

Peut-on dire que la pensée écologique s’est construite contre la modernité ?

La pensée écologique est le fruit de la modernité, mais aussi sa critique la plus féroce. Elle en heurte trois fondements. La certitude que la technique peut non pas simplement aménager la condition humaine, mais la transformer, et dont l’expression actuelle la plus aboutie est le transhumanisme ; le culte de l’individualisme désormais confronté à l’idée d’un bien commun à protéger, la planète, dont la viabilité est aujourd’hui menacée ; la dénégation des limites : la pensée écologique nous rappelle a contrario la finitude du monde. La plupart des économistes se désintéressent de l’écologie, ils expliquent que le capital naturel que nous détruisons peut être remplacé par ce que nous produisons. C’est une pensée magique ! Dans le monde réel, quand une ressource s’épuise, on va puiser grâce à une autre technique dans un autre compartiment de la biosphère. Les Américains ont investi les gaz de schiste pour pallier la raréfaction du gaz naturel. Le principe de la substitution continue est un présupposé métaphysique. Mais peu d’économistes semblent se soucier du fait que leur interprétation ne colle pas avec la réalité.

 

L’écologie est-elle compatible avec la mondialisation ?

Nous avons atteint ce qu’on appelle en physique les « conditions limites » : certains phénomènes sont positifs jusqu’à un certain point, ensuite ils deviennent destructeurs. Il se passe la même chose avec la mondialisation, elle a apporté des bienfaits, mais elle est trop énergivore et déstabilisante pour être tenable. Par contre, la globalisation s’impose. En une seule journée, l’atmosphère de la planète est brassée. L’écologie pense global. Les humains devront s’entendre ou s’autodétruire. Pour reprendre les propos du pape, volens nolens, ils dépendent de la maison commune. Si vous prenez le PIB mondial divisé par le nombre d’habitants, vous arrivez à seulement 6 000 dollars par an et par personne. Pour assurer un standard mondial de 15 000 dollars, certaines régions du monde doivent continuer à augmenter leur bien-être matériel, mais le standard matériel des Occidentaux, lui, devrait diminuer. Ce qui ne signifie pas abaisser notre confort, mais retrouver un juste milieu. Est-ce que cela nuirait à notre bonheur de ne pas changer tous les deux ans notre iPhone ou notre voiture ?

 

Selon vous, la solution pour sauver la planète passe donc forcément par la décroissance ?

Quand on parle de décroissance, on imagine se chauffer à la bougie ou se nourrir en chassant des insectes, c’est stupide. L’avenir est au mix high-tech et low-tech. Faire seulement avec du high-tech est impossible : le numérique et l’automatisation consomment force ressources. Pour autant, il ne s’agit pas de régresser ! En une trentaine d’années, les aléas climatiques ont annulé les améliorations génétiques. La production mondiale de céréales croît moins vite que la démographie. Le patrimoine génétique des espèces végétales et animales s’est extraordinairement appauvri. Dans le même temps, nous avons déstabilisé les écosystèmes. L’industrie mondiale de la semence est comme une armée qui aurait désarmé ses soldats. Aujourd’hui, le génie génétique promet de produire des plantes plus résistantes au stress hydrique. Maintenons la recherche génétique comme une bouée de sauvetage, mais permettons en priorité aux paysans d’augmenter à nouveau la diversité biologique.

 

On parle aujourd’hui des jeunes générations comme d’une « génération verte ». Vous y croyez ?

Une partie des jeunes est de plus en plus écolo. Ils sont éduqués, urbains, mais ils ont conscience qu’on ne peut pas continuer à ce rythme d’enfer. On le voit notamment à travers la progression du phénomène végétarien. Cette génération est porteuse de valeurs autrefois ultraminoritaires telles que le respect de l’animal. Et de solutions. Nous avons mis en branle des forces gigantesques. Parce que nous avons commencé à freiner, nous éviterons probablement le scénario suicide, mais ce sera tout de même violent. En prenant en compte la mollesse de nos actions et le relargage potentiel du pergélisol, ce sol gelé qui contient trois fois le contenu en CO2 de l’atmosphère, nous avons peu de chances de rester sous les 3 °C d’augmentation à la fin du siècle. La température terrestre moyenne est passée de 14-15 °C en 1880 à plus de 15 °C aujourd’hui. On peut penser que ce n’est pas énorme, sauf que les effets ne sont pas linéaires. À chaque dixième, ils deviennent plus forts. Voyez les cyclones. Aux Philippines, en 2013, les rafales de vent ont atteint 379 km/h, presque le souffle d’une bombe. Du jamais-vu ! Et les cyclones pourraient remonter vers la Méditerranée et surgir au sud de l’Espagne. Nous n’en sommes qu’au début.

  • Dominique Bourg, Pensée écologique. Une anthologie, (avec Augustin Fragnière) PUF, 2014

Olivia Recasens

Conseillère éditoriale pour tous les développements (éditions, magazines et numérique) du pôle Culture et Connaissance au sein du groupe Humensis

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