Aristote, Fillon et les autres Par Olivia Recasens

Emmanuel Macron n’est pas le seul philosophe en herbe de cette campagne pour la Présidentielle, François Fillon connaît aussi ses classiques. N’applique-t-il pas à la lettre les principes de la réthorique définis par Aristote. Du moins l’un d’entre eux, l’éthos. Cette image que l’orateur construit de lui-même à travers son discours, pour séduire. Avec l’éthos, peu importe la réalité puisqu’il s‘agit de parler à l’imagination et non à l’intelligence. Une version antique de la post-vérité en quelque sorte.

Ainsi, le terme « exemplaire » a fait son retour de façon spectaculaire ces derniers jours dans la rhétorique fillonniste. « L’exemplarité » avait forgé son succès lors des primaires – on se souvient de son anaphore plagiant Hollande : « je serai un président exemplaire », « un président exemplaire c’est… », avant de disparaître sous l’effet des révélations du Canard Enchaîné. La revoilà donc, et en force.

C’est l’une des découvertes de l’équipe Base corpus, une unité CNRS/Université de Nice Côte d’Azur. Ses chercheurs spécialisés dans l’analyse du langage assistée par ordinateur se sont mis en tête de décortiquer les discours et les manifestations médiatiques des cinq principaux candidats à la présidentielle. Grâce à « Hyperbase », leur logiciel de logométrie, (mesure du langage), ils arrivent à identifier les mots qui sont sur ou sous utilisés. « Pour déterminer si la fréquence d’un terme est significative dans le discours d’un candidat, on la compare à sa fréquence chez tous les autres et on lui attribue en fonction un indice de spécificité, explique la chercheuse Magali Guaresi, professeur en Histoire et en Sciences du langage à l’Université de Nice Côte d’azur. Sur l’échelle statistique, le 0 correspond à un usage moyen, non remarquable, et on considère comme spécifique, tout score qui dépasse +2 ou à l’inverse qui descend en deçà de –2. » Pour l’exemplarité, Fillon culmine à 3,4 quand Benoît Hamon, le deuxième plus gros utilisateur, plafonne à 1.

Fillon exploite la thématique de l’exemplarité.

« La répétition des mots n’est pas imputable au hasard, qu’il s’agisse d’un choix délibéré ou inconscient. L’ordinateur calcule objectivement, et sur cette base, l’interprétation est autorisée. » Difficile par exemple, de ne pas voir dans l’utilisation massive et sans doute inconsciente de l’expression « en même temps » chez Macron, le reflet lexical de son positionnement à gauche et, en même temps, à droite.

Hyperbase ne se contente pas de compter les mots, à partir d’un terme récurrent il sait faire ressortir tous ceux qui lui sont le plus souvent associés. Flottent ainsi au dessus de la tête des candidats, des nuages de mots. Si le nuage « peuple » domine à la fois chez Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, sa composition chez l’un et l’autre en est bien différente : pour la présidente du FN, « peuple » est lié à « souveraineté » ou « nation », alors que pour le leader de la France insoumise, le « peuple » est forcément social et en « insoumission ». Le mot « classe » génère lui aussi une grande variété de nuages : chez Hamon il va avec école,  ou éducation, tandis que chez Mélenchon, il cohabite avec emploi, négociation…

A gauche, le nuage de mots associés au terme ” peuple ” chez Le Pen; à droite, chez Mélenchon.

Prochaine étape ? Grâce au deep learning, l’apprentissage profond, Hyperbase sera capable non seulement de reconnaître automatiquement un locuteur mais également de repérer dans son discours ce qu’il emprunte à un de ses concurrents. Par exemple les incursions régulières de François Fillon sur le terrain lexical de Marine Le Pen avec « totalitarisme » ou « islamisme », qui ponctuent son discours vissé sur la trilogie : « dette», « faillite» et « déclin ».

La sur-représentation des termes “dette”, “faillite” et “déclin” chez Fillon.

« On souhaitait que le grand public puisse s’emparer des résultats, souligne Magali Guaresi. S’extraire du bruit qui entoure cette campagne, pour se refocaliser, à partir de repères concrets et significatifs extraits des discours, le contenu des programmes, et donc les visions du monde défendues par les candidats. » Histoire de dépasser l’éthos pour s’intéresser au Logos !

Olivia Recasens

Conseillère éditoriale pour tous les développements (éditions, magazines et numérique) du pôle Culture et Connaissance au sein du groupe Humensis

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